Innovation

Eurometropolis Café : one nigth to "cross the mental barrier"

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« Elle est bizarre, votre région : vous vivez à vingt kilomètres l’un de l’autre et pourtant, vous ignorez tout de ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. » C’est sur ses mots, prononcés au cours d’une conversation chaleureuse et intense entre trois metteurs en scène, assis confortablement dans des fauteuils, que l’Eurometropolis Café touche à sa fin. Les participants, eux, n’ont pas eu besoin d’être convaincus qu’il valait la peine de traverser la frontière. Ce Café nous a rassemblés, de nouveaux liens se sont tissés. Et le comptoir à bière nous a clairement laissés bouche bée.

Pour la deuxième fois, l’Eurometropolis Café a sonné le rassemblement, en invitant tous ceux qui travaillent ou pensent transfrontalier. Lors de la précédente session, l’évènement s’était déroulé à Courtrai. Cette fois-ci, le choix des organisateurs du festival NEXT s’était porté sur la Gare Saint Sauveur à Lille. Depuis plusieurs années, cette gare désaffectée accueille des expositions et évènements insolites.

Un iguanodon à Bernissart

Le soleil et la musique funky réchauffent l’ambiance pendant qu’arrivent des dizaines de visiteurs. Avant d’aller assister aux échanges dans la salle, une visite de l’exposition « Afriques Capitales » - qui présente le travail de jeunes artistes Africains - s’impose. Elle est gratuite et accessible jusque début septembre.

Eurometropolis News nous invite alors à participer au « Plus petit quiz du monde ». Trois questions ciblées, ce n’est pas la mer à boire, nous disons-nous. Eh bien si ! Si les trois questions étaient plus difficiles que prévu, elles nous ont tout de même permis de passer un très bon moment. Franky Devos, grand vainqueur, était le seul à avoir trois réponses correctes. Pour notre part, nous notons que les Français ignorent, tout comme les Flamands, qu’un iguanodon a été découvert à Bernissart et que la commune a même créé un musée en honneur de l’animal. « J’aurais été incapable de vous dire qui sont les membres du groupe de musique Alt-J, mais l’iguanodon, j’en avais entendu parler », dit Jean-Marie Ernecq (FR) en riant. « Je me suis efforcé pendant des années pour que ‘le bassin minier’ soit reconnu Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco – ce qui est maintenant chose faite, d’ailleurs. C’est ce qui m’a fait découvrir ce versant du bassin, en Wallonie. Belle région, d'ailleurs. » Armand Héroguel, qui enseigne le néerlandais à l’Université Lille 3 a participé au quiz avec ses étudiants. Avec succès : le prof et ses élèves faisaient la paire. « Nous n’avons obtenu qu’un piètre score », nous confient-ils. « Mais au moins nous avons joué en néerlandais. »

« Devenez créateur »

Entre-temps, le rythme des basses envahit doucement la terrasse ensoleillée, et nous profitons d’un moment de détente au bar. Le système du comptoir à bière ingénieux, qui remplit les gobelets de bière par en-dessous, nous laisse pantois. Voilà la technologie de la bière ! Français ou Belges, les frontières s’effacent lorsque les lèvres sont recouvertes de mousse.

Mais voilà que, dans la salle, les échanges ont déjà commencé, avec comme premier orateur le vice-doyen Olivier Laloux. Il explique les transformations et l’agrandissement de la nouvelle faculté d’Architecture à Tournai. Le critique d’architecture flamand Koen van Synghel en a déjà fait l’éloge dans les journaux avec une contribution intitulée « Comment dessiner avec du plâtre ». Le projet a réussi à homogénéiser avec beaucoup de respect les éléments anciens et modernes de façon fonctionnelle et esthétique. L’ensemble constitue un nouveau monument dans la ville de Tournai.

Nous écoutons ensuite Bertrand Baudry de Maker Faire France. Les participants ont afflué en masse quand le Tripostal a accueilli l’organisation. « La création, réservée à quelques adeptes ? Pas du tout ! », lance-t-il depuis le podium. Des centaines de jeunes et moins jeunes sont  passionnés par les découpeurs au laser, les imprimantes 3D, les robots et autres technologies. Le seul critère : fabriquez-le vous-même. Et apprenez les uns des autres. « Je vous invite cordialement à essayer de fabriquer quelque chose de vos propres mains. Vous verrez que vous prendrez un immense plaisir à la tâche », dit-il en terminant son exposé bref mais passionnant.

Coalitions et vedettes

Un journaliste flamand qui vient à Lille pour expliquer comment fonctionne la politique française ? Admettons : nous étions dubitatifs en entrant dans la salle où allait se dérouler la session avec Steven Decraene. Mais nous avons été surpris par son talent pour tracer des liens entre certaines réalités et pour expliquer pourquoi parfois certains liens s’arrêtent à la frontière.

Depuis longtemps, la même maxime « S’il pleut en France, il goutte forcément à Bruxelles » retentit à nos oreilles : les évolutions que connaît le sud se fraieront toujours un chemin vers le nord. Mais d’emblée, Decraene explique que le système belge fonctionne d’une façon fondamentalement différente : « La notion d’unité nationale peut être présente dans les esprits dans un pays unitaire. Mais dans un pays comme la Belgique, qui a été réparti il y a plusieurs années en différentes régions et communautés, elle ne signifie plus rien. » Selon Decraene, la Belgique connait une longue tradition de coalitions et de recherche d’un équilibre entre les différents groupes linguistiques. Une démocratie de pacification, qui a cependant pour défaut de ne pas favoriser les voix dissonantes, ce qui va au détriment de la clarté et de la visibilité des choix politiques. « Pourtant, nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Regardez par exemple la vitesse à laquelle les petits mouvements peuvent se mobiliser », dit-il. Le journaliste voit aussi des différences culturelles, au niveau de la nature du peuple. « Quelqu’un comme Macron peut avoir du succès en France : les gens l’admirent. Mais en Belgique, ça ne marcherait pas, nous ne connaissons pas ce culte des vedettes. » « Fais donc comme tout le monde », c’est ce que disent les voisins du nord.

« Sous le clocher »

Nous terminons la soirée dans un fauteuil. Les metteurs en scène Nada Gambier, Thomas Kasebacher et Mark Echels font le tour de l’Europe et de l’Eurométropole et discutent avec les gens qui y vivent et y travaillent. « L’avantage d’être nouveau et de ne résider que brièvement à un endroit, c’est que l’imagination prend le relais : quand il y a quelque chose qu’on ne sait ou ne connaît pas, on se fait automatiquement une idée de ce qui pourrait être. » Ils ont parlé à 18 personnes de la région Lille – Kortrijk – Tournai. Quand nous leur demandons ce qui les a frappés, ils répondent : « Nous sommes surpris par le manque de mobilité dans cette région. Vous vivez tout près les uns des autres, mais apparemment, les frontières nationales sont aussi des frontières mentales. Et même plus : parfois, il y a même des frontières mentales à l’intérieur même d’une région. Nous avons rencontré une dame d’Armentières qui est allée à Lille pour la première fois il y a quelques semaines. C’est incroyable ! Nous avons aussi appris l’expression ‘Vivre sous le clocher’. Eh bien, c’est exactement ce que nous observons ici.  Dans de nombreux endroits que nous visitons, un déménagement est quelque chose d’évident, alors qu’ici, déménager pour aller habiter dans une ville située à 100 kilomètres semble être une corvée presque insurmontable. » Les metteurs en scène émettent aussi quelques réserves sur la cohésion eurométropolitaine : « En effet, il existe certains liens entre la Flandre et la région du Nord, et aussi entre Tournai et la France. Mais apparemment, même les Flamands et les Wallons ne se fréquentent pas, et pourtant, ils vivent dans le même pays. C’est étrange. »

« Certes, physiquement, cette région frontalière n’est qu’une seule région. Et l’Eurométropole est assurément un projet intéressant d’un point de vue politique, mais en réalité, on constate que les gens restent dans leur région et ne savent même pas ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. Ils ne se connaissent pas, c’est tout. »

Les trois metteurs en scène présenteront le résultat de leur travail pendant le festival NEXT de l’année prochaine. Entre-temps, ils ont été en Géorgie, en Finlande et en Grèce. Leur méthode est simple et sincère : ils parlent avec des personnes rencontrées  au hasard de leurs pérégrinations et ils se laissent guider par les conversations. « Ce mois-ci, dans cette région, nous avons parlé à un prêtre, à un cuisinier, à un professeur, à deux retraités ainsi qu’à des élus et à des militants. Chaque personne a des activités propres, différentes de celles des autres, qu’elles exercent dans un contexte quotidien différent. C’est ce qui rend notre travail si passionnant : découvrir les différences et les ressemblances. Essayer de mettre le doigt sur notre identité européenne. »

Tinder

Le soir est tombé. La foule se déplace de la salle vers la terrasse. Les frontières s’effacent, on rit, on parle. Ici, dans la Gare Saint Sauveur, l’Eurométropole-des-habitants est une réalité pendant un court instant. Eva Demeulemeester, directrice de l’Office de tourisme de Tournai, se joint à un groupe haut en couleurs. « Personnellement, je rêve d’un Tinder pour le tourisme », nous confie-t-elle. Il permettrait aux habitants de guider d’autres personnes dans leur ville ou leur commune. » Nous trinquons à son rêve et souhaitons longue vie à l’Eurometropolis Café.

Texte : Bart Noels pour Eurometropolis News